dimanche 18 décembre 2011

Deux dans un a-censeur

A qui n’est-il jamais arrivé de se retrouver tête-à-tête avec un(e) inconnu(e) dans un ascenseur, ou tout autre lieu public dont le confinement empêche les deux individus en question d’ignorer que, davantage que deux « je » juxtaposés, ils forment un « nous » provisoire mais incontournable ? Salle ou file d’attente, banc public, taxi partagé, bus, train ou avion : autant de lieux d’attente et d’impatience qui, par l’absence même d’activité qui caractérise leur fréquentation, semblent nous forcer à combattre l’oisiveté par le verbe.
Extrait du clip 'En apesanteur' de Calogero
"Une force invisible nous somme de parler, une tension de moins en moins surmontable s’installe."
L'inconnu(e) de l'ascenseur
Notre condition humaine revient soudain à la surface quand le bouillonnement aveuglant et déculpabilisant de la société s’estompe à la faveur du silence de l’attente à deux. Nous nous sentons comme obligés de briser le silence, comme si notre reconnaissance mutuelle d’humanité nous portait implacablement à la communication, comme deux aimants qui s’attireraient. Comme si le fait même de nous savoir tous deux dotés de la faculté de parole nous imposait d’en faire usage – admettons-le, l’effet est rarement la même ampleur avec un animal… Cette irrépressible et étrange injonction de communication se manifeste de la même façon quand nous rencontrons un compatriote à l’étranger, une connaissance « de vue » dans un lieu inhabituel.
Pourtant, la plupart du temps, nous ne disons rien. Nous ignorons hypocritement la situation, et la gêne grandit. Une force invisible nous somme de parler, une tension de moins en moins surmontable s’installe. Nous tentons parfois de la désamorcer avec un sourire, un geste, une maladresse, voire même un mot ou deux, mais elle en ressort renforcée, car le silence subséquent n’en devient que plus tendu : c’est en effet immédiatement après la présence que l’absence est la plus douloureuse.

Si par hasard un tiers vient troubler le tête-à-tête, des sentiments contradictoires s’emparent de nous. D’abord, bien sûr, le soulagement, car le cercle infernal de la tension est brisé par la caution de témoin que nous fournit à point nommé le nouvel entrant : il détourne l’attention, dilue les charges de l’impératif communicationnel et procure surtout une échappatoire aux deux duellistes originels, délestés du poids de leur contrainte par la politesse qui défend de toute dialogue excluant le tiers. Pourtant, c’est bien aussi le regret qui surgit inopinément quand nous sommes privés de l’intimité muette installée depuis quelques secondes, quelques minutes ou quelques heures. Quel est cet impoli à s’y inviter inopinément, perturbant le jeu subtil de silences auquel nous jouions avec tant de délectation ?

Si l’importun s’avise de revenir à la raison et de nous laisser enfin tranquilles, la gêne nous reprend, et deux solutions s’offrent à nous.

Dialogue... intérieur

Si la sociabilité, l’attirance ou toute autre injonction pulsionnelle prend le dessus sur nos inhibitions, nous nous décidons à engager la conversation. Loin de nous libérer de l’hypocrisie, la prise de parole la fait renaître sous une autre forme : un prétexte mal habillé sert de déclencheur malhabile au verbe. Ce sont ensuite les faux-semblants et les non-dits qui se jouent de lui. Toute la discussion repose sur un soupçon fondateur : la séduction. Comment en effet ne pas imaginer d’arrière-pensée chez un homme qui adresse la parole à une inconnue sous un prétexte bidon ? Le malentendu est à chaque coin de phrase, l’interprétation a le champ libre, et la gêne n’est plus entretenue par le silence mais par ce soupçon permanent dont finalement personne ne sait s’il est fondé… jusqu’à ce qu’il prenne éventuellement consistance et dissipe tout malentendu.

C’est pourtant le cas contraire qui se révèle le plus intéressant. Pendant ces quelques secondes, minutes ou heures où se confrontent ces deux silences solitaires, l’esprit est loin de s’en tenir au même mutisme. Délivré des interférences de la parole, il a tout de loisir d’observer, de disséquer et d’interpréter chacun des gestes de son interlocuteur silencieux, de spéculer sur ses pensées. C’est ainsi que nous parvenons à installer un dialogue intérieur dont nous espérons qu’il fait écho à son homologue mystérieux. En effet, le doute de la réciprocité, qui selon la durée du conciliabule peut conduire l’esprit aux frontières de la folie, ne pourrait être brisé que par cette parole qui n’aura jamais voix au chapitre.

Quand l’attente prend fin, quand le train arrive, quand la file se vide, quand l’ascenseur arrive, le paradoxe et l’absurdité de notre imagination nous frappe en pleine face : comment se dire au revoir ? L’esprit vagabond se heurte à la triste réalité. Nous nous quittons, parfois sur un sourire, parfois sans même lever les yeux, et nous restons imprégnés du sentiment étrange d’avoir vécu quelque chose ensemble sans avoir prononcé le moindre mot, d’avoir communiqué par la non-parole. En définitive, loin de nous priver de parole, le silence agit plutôt en véritable a-censeur.

Malheureusement, la multiplication des plaisirs solitaires pourfendeurs d'oisiveté (baladeurs, téléphones, ebooks…) semble aujourd’hui mettre en danger ces petits moments de silence privilégiés. En est-ce donc fini de la séduisante fille d’attente ?

lundi 5 décembre 2011

Comment le monde des Sims deviendra notre réalité

Vous pensiez que Facebook et Twitter constituaient l’étape ultime de la mécanique infernale de la disparition de la vie privée dans le monde post-moderne ? Vous aviez tort. 1984 est devant nous. Le démon numérique poursuit en secret un vaste projet : l’avènement dans la réalité du monde parfait imaginé par le jeu-vidéo « Les Sims ».
Dans 'Les Sims', le joueur peut voir à tout moment ce que pensent et ce que font les personnages. Comme dans le monde hyper-numérisé de demain
Dans "Les Sims", le joueur peut voir à tout moment ce que pensent et ce que font les personnages. Comme dans le monde hyper-numérisé de demain.
L'ultra-transparence de la vie privée sur le web
Star du début des années 2000, le jeu « Les Sims » vous permet de devenir le « maître » d’un ou plusieurs humains virtuels que vous dirigez dans tous les aspects de leur vie, de l’achat d’un nouveau frigo au soulagement de leurs besoins biologiques, de leurs horaires de sommeil à la fréquence de leurs rapports sexuels. Pour ces pauvres êtres en bits et en pixels, vous êtes l’Être suprême.
Car non seulement êtes-vous souverain sur leurs actes, mais vous incarnez également le narrateur omniscient de leur être. En un clic, vous pouvez en effet accéder à chaque instant à toutes les informations les concernant : fatigue, faim, soif, envie de pisser, humeur…
D’une certaine façon, Les Sims ne sont que la quintessence de ce que propose à sa façon chaque jeu vidéo : devenir maître et possesseur universel de l’information, devenir le Dieu d’un monde créé pour nous.
Mais il ne s’agit là que de la première étape aussi fascinante qu’incomplète de la révolution numérique, car Internet est désormais sur le point de réussir à transposer ce rêve ancestral dans la réalité.
Sur Facebook, Twitter et les autres réseaux sociaux, nos vies se numérisent en s’affichant à destination exclusive de notre entourage.
Sauf que de plus en plus d’outils font basculer ces informations dans le grand nuage universel. Facebook Places, Foursquare ou Twitter se proposent d’indiquer automatiquement notre position géographique à nos « amis », sans même que nous n’ayons à en faire la démarche consciente et volontaire. Ces services en déduisent qui vous accompagne, et gageons qu’ils seront bientôt capables de détecter votre envie de pisser et de la poster automatiquement en statut. Bref, pour résumer, le Grand « Cloud » en sait autant sur vous que vous sur vos Sims… et même plus. Car il amasse des informations biographiques et reconstitue la trajectoire (incomplète) de votre vie.
Boucler la boucle Wikipédia
Et alors ? Quel est le problème, puisqu’il s’agit d’informations dont nous ne refuserions pas l’accès à nos amis dans le monde déconnecté s’ils nous les demandaient ? Le problème, c’est que la machine ne s’arrête pas là. Avec quelques heurts et hésitations, un processus inéluctable imposera la culture de l’open data (données ouvertes) à notre vie privée. Et des outils accompagnent déjà le mouvement : une application smartphone comme Sonar.me permet par exemple de scanner la pièce ou le lieu public où vous vous trouvez pour savoir qui sont les inconnus à qui vous n’auriez jamais parlé. Vous êtes directement connecté à son Facebook et son Twitter, de sorte qu’en moins de trente secondes vous savez que la blonde qui vous dévore du regard de l’autre côté du bus est célibataire depuis la veille et vient d’écrire sur le mur de sa meilleure amie « J’ai trouvé un remplaçant »[1].
Répétons-le, ce n’est qu’une étape d’une révolution inéluctable qui adossera au monde réel un second monde « numérisé », une base de données gigantesque à laquelle chaque humain pourra – à terme – accéder. Qui pourrait exclure qu’un jour chaque humain soit doté d’une caméra-rétine qui serait accessible en ligne à tous comme la plus vulgaire webcam de station de ski ? Ne serons-nous pas dans un horizon plus ou moins lointain tous équipés d’un système de retranscription automatique des pensées ?
La boucle Wikipédia sera alors bouclée. L’information accessible à chaque humain pris séparément deviendra accessible à tous collectivement, car toutes nos limites naturelles (ubiquité, barrières temporelles et spatiales, barrière de la pensée) et humaines (pudeur, dignité) seront tombées. 
Dieu devient démon
En son temps, Laplace avait imaginé pour une expérience de pensée un démon doté d’une intelligence sans limites qui, connaissant la position exacte de tous les atomes de l’univers et les forces respectives qui les animent, serait capable de lire le passé et de prédire l’avenir. L’espèce humaine n’est-elle pas en train d’engendrer un tel monstre avec ses disques durs ? Est-elle en train de remplacer Dieu une bonne fois pour toute par cette nouvelle transcendance collective ?
Toutes les questions bêtes que nous pouvons nous poser chaque jour pourront être résolues. Exemple : combien d’Alsaciens de moins de 25 ans se trouvent actuellement dans un rayon de deux kilomètres autour de moi ? Tiens, quatre : allons boire un coup ensemble !
Toutes les statistiques nationales s’actualiseront en temps réel avec une fiabilité imbattable. Les échantillons représentatifs des sondages disparaîtront au profit de consultations de la gargantuesque base de données. Il sera possible de connaître la position de chaque être humain sur le globe terrestre à tout instant. Avec quelques efforts supplémentaires, il sera même possible d’implanter des caméras-iris à tout le monde pour pouvoir tester les alibis des criminels – et décourager ainsi toute délinquance – où l’honnêteté des hommes politiques.
De quoi nourrir un tas de perspectives réjouissantes pour vous et pour la société. Et comment critiquer cette sims’isation de la réalité humaine, puisque le numérique ne nous promet pour l’instant que la transparence absolue sur l’information ?
Mais combien de temps pourrons-nous encore nous leurrer et penser que la fonction de contrôle des actes de l’esclave (le Sims / autrui) par le maître (le joueur / le quidam possédant un smartphone) n’a pas encore été installée au logiciel de ce monde qui déraille ? Combien de temps mettrons-nous pour comprendre que l’information seule suffit à conditionner nos actions ?


[1] Georges Nahon a récemment annoncé l'émergence de ce "halo de données" pour 2016.

dimanche 27 novembre 2011

J'essuie, j'existe

Notre société hygiéniste tente de nous faire oublier notre nature véritable en l'emprisonnant dans les tabous. A défaut de permettre notre épanouissement, elle nous étouffe entre des murs bâtis par le regard d'autrui, source de hontes et d'angoisses. Est-il possible de rendre aux aspects les plus triviaux de notre condition la place qui leur revient de droit ?
J'essuie, j'existe.
« Je suis, j'existe », DESCARTES, Méditations métaphysiques, II, §§. 2-4.
Le caca
Le caca. Pourquoi est-il toujours repoussé dans l’ombre de nos appartements ? Sûrement parce que chez l’homme d’aujourd’hui la nature est tue dans ses dimensions les plus nécessaires : l’étron porte sur lui le poids des tabous et l’odeur d’une sauvagerie intolérable pour notre civilisation de l’hygiène. Ainsi, nous le poussons à l’abri des regards sous la lumière austère d’une pièce exigüe, bien close et donc à l’écart de tout. La surface même des lieux d’aisance dit la considération qu’on accorde à ce moment vital de notre triste existence. Petits comme un point de détail et clos comme la cellule qui porte sur le corps du condamné les stigmates de son statut. Passée la porte, retombé le loquet et nous voilà seuls contre nous-mêmes. L’effort timide est toujours propice à quelques lectures ou réflexions; d’aucun pourrait dire qu’on met à profit l’accouchement. Et pourtant nous refusons la paternité de ce morceau de notre être que nous chassons comme la pire des ordures.
Pourtant, lorsque l’on défèque, c’est la forme concrète de notre vie que l’on dessine en arabesques généreuses sur l’innocente céramique. Innocente ? Pas tellement puisqu’elle est choisie pour sa blancheur, symbole de pureté censé rappeler à l’artiste que sa gouache est le versant obscur de son humanité. Mais écoutez, écoutez s’élever ce Te deum derrière la porte bien close. Il fait trembler la pièce et annonce en fragrances puissantes le choc des matières. Confrontation anodine en apparence, mais l’élégance bouffonne du ballet dissimule l’affrontement du bien et du mal dans leurs habits respectifs : la raison reine combat son siège animal. Heureusement, cette enveloppe biologique n’a rien pour se défendre face aux armes qui s’abattent sur son colon d’Achille. A la fois boucliers et épées, les feuilles délicates essuient furieusement l’affront porté au séant de la pensée qui scande les airs de son triomphe dans un ultime gargarisme : le mécanisme d’absorption entreprend d’avaler la faute ; et le pêcheur pardonné (car il à libéré la bête en lui) contemple satisfait le yin-yang qui tournoie un instant dans les précipices infâmes de la cuvette, avant de disparaître.
Délesté du poids de sa nature, l’homme peut réintégrer les espaces mondains l’esprit tranquille. Tout cela est-il si simple ? N’y a-t-il pas une certaine hypocrisie à rejeter en sous-sol ce moment privilégié ou le corps peut réaffirmer son autorité ? Le passage de sa digestion par la zone érogène l’excite : cela soulage et exalte un plaisir serein. De plus l’acte possède ce goût[1] exquis de transgression, ce pouvoir de gêner autant que d’amuser. Si nous sommes isolés dans ce havre tranquille, le plongeon peut se faire éclat de rire ; mais attention : que son cri parvienne aux oreilles de la société, et elle retiendra son souffle. C’est ainsi qu’une économie du geste voit le jour : nous projetons quelques épaisseurs de papiers sur la mer d’huile afin d’atténuer les remous de la tempête à venir, multiplions ses plis pour éviter la malheureuse déchirure qui inscrirait sous nos ongles toujours trop longs le sceau des ténèbres excrémentiels. La scène peut aussi être infiniment cocasse. Qui n’est jamais resté debout par peur de ces rebords couverts d’exploits qu’on n’effacera plus ? Oh, mais ces gens sont sûrement plus précieux, et préféreront sans doute protéger d’une couche ténue leur trône éphémère. Le plus drôle étant que nous ne sommes souverains que le temps d’échapper notre sceptre.
Il faut reconnaitre à l’instant sa magie : cette minute où se perd dans une symphonie fantastique[2] notre bienséance est le reflet d’une opération chargée de symboles, une prouesse à dire vrai. Arrêtons donc de dédaigner la selle et redonnons-lui l’assise qu’elle mérite. Son potentiel cathartique fait d’elle plus qu’une obligation indésirable de la vie quotidienne. C’est une expérience de soie qui mériterait le marbre des palais et les boiseries les plus fines, l’immensité farouche d’une nature préservée ; au moins quelques tomes de la pléiade plutôt que ce damné programme télévisuel (même s’il est souvent d’un grand secours pour officier). C’en est assez des cabinets étroits et étouffants qui obligent à se hâter… Trop de sueur déversée dans cette fournaise au son grotesque d’un orchestre déréglé ! Il faut aimer ce velours glissant sur la chair, pacte d’harmonie sans cesse renouvelé avec notre organisme reconnaissant. Bien stupide celui qui croit pouvoir enfermer l’eau [3] et contredire Gaïa. Arrêtons de se fourvoyer en contractions dangereuses et laissons couler notre nature dans le lit des miracles, pour graver en lettres d’or aux frontispices de nos latrines un « J’essuie, j’existe » dont on n’osera plus douter. Vilipender les fèces, c’est exclure de l’être humain un fragment de sa quintessence, c’est le vautrer dans la fange de son cauchemar et le transmuter en bronze.
En revanche, se réconcilier avec elles, c’est s’élever dans une avalanche naturelle au rang de démiurges.


[1] Nous aimons la provocation, et sommes bien conscient de la tournure de nos phrases. Pour les curieux néanmoins, nous joignons ici un extrait de l’article « coprophagie » de G.Torris, à consulter dans l’encyclopédie Universalis : « Manducation des fèces. Le mot a été emprunté par les médecins légistes et par les psychiatres aux entomologistes (Latreille, fin XVIIIe s.) pour désigner une conduite perverse qui se rencontre dans des circonstances assez diverses, mais se rattache toujours à l'analité. Elle est considérée comme normale chez le petit enfant au stade sadique-anal (de deux à quatre ans) ; chez le sujet plus âgé, elle suppose des états d'arrêt ou de régression psychique profonds (idiotie, dernier stade de la schizophrénie et de la démence) ; on la rencontre aussi dans le gâtisme. Elle aurait une signification auto-érotique ; la matière qui a déjà excité la zone érogène anale répète son excitation dans la zone érogène buccale. La même interprétation d'équivalent onanistique est donnée par les éthologues de la coprophagie observée chez les grands singes en captivité ».
[2] Pet à Berlioz.
[3] W.C : water closed…

La Vierge Marie favorite pour 2012 ?

2012 ne déroge pas à la règle qui fait de chaque élection présidentielle un vaste processus de « revirginisation » de la République par la grâce de l’amnésie quinquennale collective. Mais celui ou celle qui emportera le droit de s’unir à elle dans la chambre nuptiale élyséenne n’échappera pas aux misères de toute vie conjugale.
La Vierge République conçoit tous les ans, maire reste à jamais pure
La Vierge République conçoit tous les cinq ans, maire reste à jamais pure.
Le grand espoir de 2012
2012, impossible de passer à côté. On en croirait presque que ces quatre chiffres nous ont ensorcelés pour nous forcer à cracher au bassinet et y aller de notre petit commentaire. Comme vous pouvez le constater, même l’auteur de ces lignes a le regret de s’y sentir contraint.
Comme chaque grande année électorale, 2012 est vidée par avance de sa substance par l’évènement qu’elle va accueillir, et qui va la dévorer tout entière, à tel point qu’on en oublierait presque que le vote interviendra à une date précise. Sauf naissance, mariage ou décès familial, que nous évoquent 1981, 1995, 2002 ou 2007, sinon le nom du Président l’ayant emporté ou du candidat malheureux en ayant fait sa sépulture ?
On m’opposera certainement qu’à beaucoup, 2012 évoque aussi – et avant tout – un film catastrophe et la date annoncée de la fin du monde. Nous laisserons les Mayas et leur calendrier meurtrier en dehors de tout ça, mais au-delà de l’éternel recommencement de la bêtise millénariste qui ne semble pas épargner notre génération, ce n’est peut-être pas un hasard si la date annoncée de fin du monde coïncide avec cette année électorale. Car une élection présidentielle, c’est bien une fin… et un recommencement inavoué.
Immaculée conception
« Dépasser les clivages » entre générations, classes sociales et opinions politiques, « instaurer un nouveau contrat de confiance » entre l’électorat et son Représentant, « ranimer l’espoir » d’un peuple ayant cessé d’y croire… Non, il ne s’agit pas du programme des révolutionnaires de 1789, ni même de 1917, mais tout simplement des ambitions des prétendants à la magistrature suprême en 2012. Ça vous rappelle quelque chose ? Eh bien ravalez votre venin, sales vipères cyniques et nihilistes, car 2012 sera différente, 2012 sera un nouveau départ, une nouvelle virginité pour la République.
Ah ! Nous y voilà : Marie sort du bois. Grâce à Dieu, la maman de Jésus est là pour nous enlever une sacrée épine du pied ! Son nouveau petit nom sécularisé est certes un peu moins glamour, mais le tour de magie fonctionne toujours : la République a déjà conçu (maintes fois, même – en moyenne, tous les cinq à sept ans), mais elle se présente toujours vierge au futur père de ses enfants qui, sitôt sa conquête accomplie, s’en vient la féconder en deux tours trois mouvements sur le balcon de l’Elysée.
Sceptiques, détrompez-vous, l’Immaculée Conception est plus aisée qu’on est généralement porté à le penser : procédure de divorce avec le précédent locataire, hymen recousu et on n’en parle plus. Bien entendu, elle requière également un petit effort aisément consenti d’amnésie collective à l’égard du Péché Originel. Il faut certes mettre un peu de conviction dans les appels publics à « foutre dehors » ou « faire dégager » celui qui est arrivé dans le lit de la République par Grâce divine ou coup d’Etat médiatique, mais certainement pas par « notre » bulletin de vote. Cet effort est nécessaire, car une « première fois » ne peut bien sûr pas se produire deux fois – du moins, pas au vu et au su de tous. En effet, quand bien même tous les éléments du tableau seraient là pour nous faire oublier que l’hymen a été recousu, les souvenirs de son perforateur, eux, resteraient.
Sang neuf et hymen recousu
D’ailleurs, pourquoi croyez-vous qu’à l’occasion de chaque grande catharsis présidentielle le Peuple demande inlassablement du « sang neuf » – en bref, un puceau pour ne pas trop effaroucher la vierge – mais finit toujours par élire un vieux de la vieille qui, lui, n’est pas dupe de la supercherie ? Qu’était feu le favori des sondages deux-mille-douziens sinon l’archétype du mâle magnanime capable de fermer les yeux sur les aventures prénuptiales de sa légitime ?
Personne n’est dupe : l’idylle n’a lieu qu’une fois, et elle est de courte durée. Sitôt mariée, l’épouse lasse pense déjà à aller voir ailleurs. Vous me prenez pour un affreux cynique ? Aurais-je l’impolitesse de rappeler le premier mot venu à la bouche de la République épousée en 2007 ? Je l’aurais : 2012. Et écoutez un peu comme le son du mot que je vais prononcer caresse déjà délicatement votre oreille, frotte langoureusement votre épiderme comme la promesse d’une alliance en or massif échangée avec passion sur le perron de l’Elysée : deux-mille dix-sept.

NOTE : aux curieux qui se demanderaient à juste titre ce qui se produirait si l’organe génital d’une Présidente se présentait au seuil de la chambre nuptiale élyséenne, je n’aurais pas la faiblesse de renvoyer à l’hypothèse d’une stérilisation définitive de la République : la contraception politicienne et communicante se charge déjà avec brio de l’opération.

L'anti-journal

L'idée présentée dans ce texte fera certainement frémir les journalistes et le petit nuage médiatique. Pourtant, l'anti-journal est peut-être le seul moyen de reconquérir un lecteur lassé de la presse traditionnelle.
Il faudrait un anti-journal, qu’on déposerait là comme un piège pour  dynamiter les monotonies du lecteur
Il faudrait un anti-journal, qu’on déposerait là comme un piège pour dynamiter les monotonies du lecteur.
Ce sont
Le journal
chaque jour les mêmes colonnes, les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lignes et les mêmes surprises que l’on trouve dans nos journaux. Chaque jour, des pages aux poubelles, le quotidien se lit et se délivre mollement. On crie des affaires, on décrit des crises et on angoisse à petit feu un lecteur qui devient, à force de répétitions, un peu plus qu’un simple lecteur, un peu plus que ce front plissé sous l’effet d’une concentration sévère : il devient un habitué.
Bientôt il ouvre le journal comme il déroule son rouleau de papier toilette, paquet de feuilles par paquet de feuilles, sans considération pour leur identité ; feuilles qui ne font que glisser sur des lieux ingrats qu’il voudrait oublier. D’un côté l’obligation biologique, de l’autre, l’obligation citoyenne. Et puis il se débarrasse de tout et il se sent soulagé.
Comment rompre cet ennui et régénérer l’envie de lire la presse ? Problématique d’actualité à l’heure où la précarité frappe les journalistes et leurs ersatz ; dans cette époque où même les grands journaux chorégraphient sans grâce dans les eaux poisseuses des dettes et autres déficits.
Il faudrait une petite révolution, une rébellion qu’on balancerait en plein cœur des journaux comme la grenade dans le ventre boursouflé du petit-bourgeois. Un anti-journal, qu’on déposerait là comme un piège pour  dynamiter les monotonies du lecteur. Quand le journal chercherait à établir quelques réalités, l’anti-journal s’attacherait à les étouffer dans l’absurde ; quand l’un relaterait, l’autre frelaterait. Véritable nuit surgie à l’horizon d’une lumière, il serait une tumeur, une gangrène tellement agressive que le lecteur serait forcé de développer des anticorps de bon sens et d’esprit critique pour sauvegarder sa santé mentale. Afin d’échapper aux brûlures d’un style trop flamboyant et aux vomissures de vitriol bavées à chaque retour à la ligne, il lirait mieux, il n’aurait de cesse que ne soit vérifiée l’information et justifiée l’opinion.
Voilà ce que serait l’anti-journal. Une forme monstrueuse et lourde hurlant au cœur d’une harmonie l’obligation dégoutante de penser sa nature. Une déflagration. Un trou noir dévorant ses pourtours, à la fois bouche séduisante et anus nécessaire que traverserait l’information pour être digérée et, finalement, parachevée.  
Mais concrètement, quelles formes pourrions nous lui donner ? On connait l’efficacité de ces galopins qui, sous le coup d’un pari, promènent leurs fesses en zigzaguant sur le terrain de foot devant l’œil ébahi des caméras, au grand dam du spectateur et de sa bière : ils rappellent qu’un match n’est que la partie visible d’une nébuleuse complexe d’infrastructures, de décisions et d’enjeux (économiques, temporels, esthétiques…). Aussi faudrait-il développer l’aspect ludique et divertissant de ce petit enfer, par exemple à l’aide une typographie venue de dimensions détestées, à laquelle un esprit libéré adjoindrait parfois, au dernier moment même, une iconographie redoutable. Ainsi le mauvais élève, le bonnet d’âne, le violeur, le fou, le punk, la marge toute extrême de la société se retrouverait greffée sur son nombril ; mieux : elle serait soigneusement cultivée comme un herpès sur le testicule du mari volage, pour le gratter, le démanger, attirer son attention délicate et lui faire regretter l’instant précieux où il était encore absolument sain.
Ce pourrait être un style absolument mauvais – comme le nôtre – qui viendrait augmenter le prestige d’un édito ciselé par une intelligence éclatante ; ou bien l’extrémisme d’une opinion venant contrebalancer la soit disant objectivité d’une analyse trop bien-pensante. L’anti-journal : un nihilisme couronné, une dés-existence jamais épuisée ?
On entend déjà les glapissements quant au sérieux de la chose, et on les conchie généreusement, à l’exception d’un seul : celui qui dénonce le retour de la monotonie dans la structure générale du journal une fois que son frère maléfique s’y sera confortablement installé. Il faudrait en effet s’assurer que celui-ci bondisse toujours en dehors de tout schème prédéterminé pour lui préserver ses charmes de guet-apens. Mais comment l’empêcher de devenir une institution? En le mettant de travers, en couverture, en une, sur cinq pages, sur une ligne, en filigrane… Les mathématiques pourraient développer des algorithmes de hasard pour projeter un coup de botte oulipien au bon endroit, c’est-à-dire n’importe où[1]. Il faudrait aussi du n’importe quand, et donc sauter des dates de parution aléatoirement, pour sauter le lecteur et berner son attente.  L’anti-journal pourrait devenir une de ces images atroces qui nous font pointer du doigt l’ignominie sans qu’on parvienne à se décharger de la fascination qu’elles exercent sur notre petit cœur. Du n’importe quoi, donc. Imaginez un peu la surprise du lecteur du Monde, découvrant en page quatre l’élasticité molle d’un sexe agrandi deux fois ! Et ce merveilleux choc lorsqu’il apprendrait qu’il appartient au rédacteur en chef…
On pourra opposer ce qu’on veut au scandale qui précède : « stupide », « absurde », « débile », « dangereux », « extrémiste ». On ne ferait que répéter sans trop comprendre ce qu’avait déjà souligné Camus : que le nihilisme a de grandes affinités avec la révolte ; en oubliant au passage que l’anti-journal répond d’un objectif tout à fait louable : la mise à distance critique du lecteur vis-à-vis de son objet. On ne ferait qu’appuyer cette idée étrange selon laquelle, finalement, la survie du journal dépendrait de son suicide volontaire.
Se tuer, s’émanciper de son corps, retrouver son âme, ressusciter, voici peut-être la solution pour que chaque jour l’on accueille le journal comme un nouveau né, et non comme le corps réchauffé à la va-vite du même cadavre.


[1] D'aucuns pourraient penser à ces mots de Kundera dans L'Insoutenable légèreté de l'être: "Seul le hasard peut nous apparaître comme un message. Ce qui arrive par nécessité, ce qui est attendu et se répète quotidiennement n'est qu'une chose muette. Seul le hasard est parlant".

mardi 22 novembre 2011

Pourquoi "je m'en branle" ?

Un tas d’expressions sont employées chaque jour, et aucune d’elles ne nous heurte particulièrement. Elles sont pourtant nombreuses à mériter le détour. Il sera consacré aujourd’hui à une expression qui semble symptomatique de notre époque : « je m’en branle ». Oui, mais pourquoi ?
Un vaste projet de masturbation ?
Un vaste projet de masturbation ?
L'expression "Je m'en branle"
Nous l’avons tous entendu au moins une fois. Il surgit au détour des conversations comme tant d’autres expressions, glissant avec insolence de bouches sans vergogne. C’est la même chose que « s’en moquer », « s’en ficher », « s’en foutre », « s’en battre le double détail qui fait que ma tante n’est pas mon oncle ». C’est une expression sans danger, instrument d’un langage jeune qui s’affirme, un peu comme si l’époque cherchait à se l’approprier en y apposant ses trouvailles plus ou moins délicates. Mais tout de même…  Quel rapport secret relie le désintéressement pour un sujet quelconque et cette stimulation experte de nos organes génitaux ?  Quelle corrélation entre la recherche d’un plaisir (solitaire dans ce cas précis) et l’indifférence à une situation ? Pourquoi "je m'en branle"?
Ces deux questions interrogent le rapport entre le sens littéral de l’expression et son sens figuré, aussi, essayons de l’analyser.
On pourrait partir de cette constatation : la chose se conclue par un rejet définitif de la réalité, car la conscience, toute agitée, se prélasse dans milles rêves le temps d’un bouillonnement. S’en branler ce serait donc se transporter sur un chemin de trouble jusqu’à l’oubli du monde (et donc de ce dont on se branle) dans la jouissance. On part au septième ciel, inutile se s’encombrer du fardeau de la lucidité. Il n’y aurait donc pas d’extase à s’en branler, simplement la volonté d’éclater un point de détail dans la violence d’une fin, de l'exécuter par la "petite-mort". Mais s’en branler c’est aussi rejeter quelque chose en le disposant, à travers l’expression, dans tout ce qu’à d’intime la fièvre de notre solitude. Cela ajoute également à la censure : je m’en branle et personne n’est convié au carnaval  du geste, car il serait honteux d’être aperçu portant cette grimace obscène, ce masque délirant. S’en branler donc, c’est refuser d’être vu avec ce dont on se branle, et de manière un peu paradoxale, s’en dissocier.
Voici donc posés les fondements de l’expression – ou plutôt les voilà inventés. Un des premier sens du mot « branler » vient d’ailleurs renforcer cette idée d’une fuite loin de ce qui ne nous intéresse pas, car il signifie d’abord – ne l’oublions pas –  « se remuer, se mouvoir ». Reste que l’histoire éclairerait certainement mieux la genèse de celle-ci (plus efficacement en tous cas que ces hypothèses avancées d’une main tremblante).
Poursuivons cependant : lorsque l’on porte cette image à sa bouche (qui a dit processus ?), notre intimité jaillit au visage du public qui bien souvent n’en demandait pas tant. Ce qu’il vient d’évoquer est réapproprié, enfermé à double tour dans l’obscurité moite d’une chambre ou de quelque autre retraite délicieuse et onctueuse, l’accouplement des deux mots accouchant vite d’un troisième sens : délictueuse. En effet, s'en branler ce n’est pas simplement ignorer, c’est aussi repousser dans la criminalité le sens d’une parole qui gicle par-là dans le bain brulant du débauché, du sybarite, de l’immoral. L’onanisme, ce « vice solitaire », ne fut-il pas combattu et condamné à travers les âges par la religion et même la médecine ?  L’usage subtil de la formule jette donc un anathème sur ce qu’elle cible : on enveloppe tout dans un mouchoir et on s’en débarrasse vite dans la poubelle du tabou. Ce qui est grossier dans la forme doit bien l’être aussi dans le fond, alors oublions-le, détournons le regard !
Cette myriade de « je m’en branle – on s’en branle » pénétrant les oreilles à l’envie n’est donc pas la conséquence d’un vaste projet de masturbation, simplement une façon sympathique d’exprimer son plus parfait mépris. Peut-être est-il possible d’y voir le germe d’une révolte sémantique : pour augmenter son impact l’expression vient flirter avec les mœurs, les secoue de haut en bas afin d’interdire à quiconque de saisir ce qu’elle cherche à évacuer. Mais ce serait accorder trop d’importance au sens premier : qui oserait imaginer la joyeuse extase de son interlocuteur alors que celui-ci use de la formule ? Personne, hormis peut-être quelques fanfarons qui trouvent dans les mots une distraction, ou d’autres qui les astiquent sans cesse en espérant leur rendre un lustre qui semble menacé par les remous fantaisistes de la vulgarité. « J’m’en branle », véritable coup de verge cinglant la noblesse de la langue ? L’image, si elle est équivoque autant que licencieuse, a le mérite de rappeler que la parole marie des partenaires dans une relation d’échange. Reste à savoir jusqu’à quel point ceux-ci désireront la protéger...

dimanche 13 novembre 2011

Ferme ta gueule (de bois) !

Un verre de trop, et plus personne ne vous écoute. Tout ce que vous pourrez dire, aussi pertinent cela soit-il, tombera sous le couperet de l'ivresse. Au mieux, on se moquera de vous. Au pire, on vous laissera décuver dans un coin. Et pourtant, il n'y a rien d'évident à décrédibiliser ainsi la parole de l'ivrogne.
Êtes-vous sûr(e) qu'il n'a vraiment plus rien à dire ?
Êtes-vous sûr(e) qu'il n'a vraiment plus rien à dire ?
La parole de l'ivrogne
Avec grand bruit, il s’affale sur la table comme un pantin désarticulé délaissé par son marionnettiste parti boire un coup. Le mariage de son front moite et du bois collant et humide de la table lui fait ouvrir les yeux, et il se met à débiter une litanie décousue à laquelle personne ne prête attention, si ce n’est pour la tourner en dérision ou en sarcasme.
Au fil des verres, de la griserie montante et irrésistible, l’esprit de l’ivrogne s’est progressivement détendu. Il a ouvert le cachot des impressions refoulées, des jugements interdits, des sentences inconvenantes et du politiquement incorrect. Au fil de ses descentes en enfer, le regard de ses amis s’est progressivement modifié. A chaque nouvelle goulée, une petite part de leur respect s’est évaporée, comme la tâche de whisky qu’il avait dessinée sur la table en renversant son quatrième verre. Sans même s’en rendre compte, ses amis, plus sobres que lui, ont perdu toute considération humaine pour ce qui fai(sai)t sa personnalité, pour ce qui fondait leur amitié pour lui. Dans leur esprit, ils n’ont plus leur ami devant eux : le Grand Surmoi de l’Ivresse s’est emparé de sa carcasse pour lui dicter son comportement, sans tenir compte des spécificités qui caractérisaient jadis sa personne – timidité, réserve, pessimisme… Le grand totalitarisme de l’alcool lui a interdit, le temps d’une soirée, toute prétention à l’Humanité.
L’ébriété serait donc un seuil symbolique, voire métaphysique, à partir duquel un observateur extérieur et sobre pourrait revendiquer une supériorité en lucidité sur l’ivre, et s’arroger le droit au mépris et à l’indifférence sur tous les grumeaux de son vomi discursif sans valeur. Le sobre se retrouverait donc dans la position du dominant, détenteur monopolistique de vérité et de lucidité, contempteur de l’ivrogne à l’humanité depuis longtemps ravalée. Seul son discours aurait donc droit à légitimation, alors que celui de l’ivrogne serait systématiquement rejeté dans l’antichambre de la véracité. D’ailleurs, bien souvent, l’ivrogne assume lui-même la délégitimisation de son discours, afin d’en atténuer a posteriori la portée, aux conséquences parfois fâcheuses :
« J’étais ivre, je ne pensais pas ce que je disais. »
Pourtant, si l’on revient une fois de plus à Michel Foucault, cette vérité autoproclamée exclusive ne serait en fait que l’une des multiples vitrines du Vrai[1]. Le monopole que s’arroge le discours du privilégié – le sobre – n’est en fait légitimé qu’artificiellement par la décrédibilisation systématique de l’autre discours, tenu par l’ivrogne. De par sa qualité d’expérience-limite[2], l’ivresse serait donc, au même titre que la folie, la perversion ou l’incarcération[3], un moyen tout aussi légitime que la « normalité » pour prétendre à un discours vrai.
Totalitarisme de la sobriété
En effet, l’ivresse, plutôt que d’obscurcir notre pensée, ne participe-t-elle pas au contraire de la découverte de vérités enfouies, du dévoilement d’aspects inaccessibles de notre personnalité trop lisse ? La litanie de l’ivrogne n’en dit-elle pas plus sur lui et sur sa perception des autres que le discours policé et sclérosé de la sobriété ? Ne devrait-on pas mettre fin à l’évanescence des vérités atteinte avec le concours de l’ébriété, leur donner une existence post-gueule-de-bois ? Enfin, n’y a-t-il pas danger totalitaire à entériner sans discussion la supériorité systématique du sobre, à lui donner automatiquement raison, quand bien même il pourrait en jouer ? En s’érigeant en pivot de légalité éthique, l’ivresse fausse la libre donne morale en récompensant toujours les mêmes, en ouvrant la porte au mépris injustifié et en la fermant aux vérités qui fâchent.
Relevons donc la tête de l’ivrogne de son illégitime et indigne dégueuli, et considérons-le comme un homme. Peut-être cela l’incitera-t-il enfin à cesser de boire.


[1] Foucault développe le concept-clé de « régimes de vérité », ou visions de la réalité imposées par certains groupes dominants et rendues si naturelles qu’on ne se pose même plus la question de leur fondement. Cette idée remet en cause l’existence d’une vérité unique, rationnelle, hors de portée des manipulations idéologiques, au profit d’une multiplicité de vérités dans le temps, l’espace et la société.
[2] Expérience à la marge de la société, remettant en cause et testant les limites des conceptions traditionnelles de la réalité.
[3] Voir respectivement Histoire de la folie à l’âge classique, Histoire de la sexualité et Surveiller et punir.